Surtourisme : comprendre vraiment le tourisme de masse
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Surtourisme : comprendre vraiment le tourisme de masse

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Le surtourisme décrit moins une masse de visiteurs qu’une concentration : trop de monde, au même endroit, au même moment. Une ville de deux millions de visiteurs annuels vit très bien ; la même ville sature si la moitié arrive en huit semaines, sur trois cents mètres de ruelles. Le volume ne dit rien, la densité dit tout.

Un mot récent pour un déséquilibre ancien

Le terme overtourism apparaît dans la presse spécialisée du voyage au milieu des années 2010, quand plusieurs villes européennes commencent à manifester contre leur propre attractivité. Le français l’a traduit par surtourisme, parfois par surfréquentation. Le mot est neuf, le déséquilibre beaucoup moins : Venise débat de sa fréquentation depuis des décennies.

Les chiffres mondiaux entretiennent la confusion. ONU Tourisme a recensé 1,4 milliard d’arrivées internationales en 2024, soit 11 % de plus qu’en 2023 et la quasi-totalité du niveau d’avant la pandémie. Ce total ne dit rien de ce qui se joue à l’échelle d’un quai, d’un sentier ou d’une place de village. La saturation est une affaire locale, horaire, saisonnière.

Deux destinations peuvent accueillir le même nombre de personnes et vivre des situations opposées. Tout dépend de la surface disponible, du calendrier des arrivées et de la capacité des réseaux à encaisser un pic court.

Le vocabulaire du conflit a suivi. La tourismophobie désigne l’hostilité déclarée d’habitants envers les visiteurs, avec ses manifestations de rue, ses banderoles aux fenêtres et ses pistolets à eau brandis sur les terrasses barcelonaises. Le terme est piégeux : il transforme une question de logement et de services publics en affaire de caractère, et braque le projecteur sur les personnes plutôt que sur les décisions.

La capacité de charge, une notion empruntée à l’écologie

Les gestionnaires d’espaces naturels raisonnent en capacité de charge : le nombre de visiteurs qu’un milieu absorbe sans se dégrader durablement. La notion vient de la biologie des populations, elle a glissé vers le tourisme dans les années 1990. Elle pose un seuil, ce qui est son mérite. Ce seuil dépend autant des aménagements que du milieu lui-même, ce qui est sa faiblesse.

Un sentier balisé, drainé, surveillé encaisse davantage qu’un vallon nu. La capacité de charge n’est donc pas une donnée de la nature. C’est un arbitrage politique déguisé en mesure technique, et les débats sur le surtourisme portent presque toujours sur cet arbitrage.

Ruelle étroite d’une vieille ville méditerranéenne parcourue par un flux dense de promeneurs

Le logement, premier point de bascule

Avant les foules, le tourisme de masse se lit dans les petites annonces. Un studio loué à la nuitée rapporte davantage qu’un bail annuel, le calcul est vite fait, et le parc résidentiel se vide par capillarité. Les habitants ne partent pas d’un coup. Ils ne reviennent simplement pas.

Barcelone a choisi la réponse la plus radicale d’Europe. La municipalité a annoncé en 2024 le retrait, d’ici novembre 2028, des 10 101 licences d’appartements touristiques encore actives, avec un objectif affiché : rendre ces logements au marché résidentiel. La mairie justifie la décision par une hausse des loyers d’environ 70 % en dix ans dans la ville.

La France a pris un chemin plus graduel. La loi du 19 novembre 2024 sur la régulation des meublés de tourisme élargit les pouvoirs des communes : quotas d’autorisations de changement d’usage, zones réservées à la résidence principale dans le plan local d’urbanisme, faculté d’abaisser le plafond de cent vingt jours de location annuelle d’une résidence principale. Le texte rapproche aussi la fiscalité du meublé touristique de celle de la location classique.

Résultat ? Les villes disposent d’outils réels, mais leur efficacité dépend du contrôle. Une plateforme se vérifie mal sans numéro d’enregistrement obligatoire et sans agents pour instruire les dossiers. Une bonne part du surtourisme urbain se règle dans les services municipaux, pas seulement sur les places.

Eau, déchets, commerces : ce que la pression déplace

Un réseau d’assainissement se dimensionne sur une population permanente. Une commune littorale qui décuple sa population en août fait tourner ses équipements très au-delà de leur point de conception, quelques semaines par an, pour un investissement amorti sur plusieurs décennies. Dans le paysage, cette surfréquentation estivale reste presque invisible ; elle se lit dans les budgets d’exploitation.

L’eau suit la même logique. Sur les îles méditerranéennes et les côtes sèches, le pic de consommation touristique tombe précisément au moment où la ressource est la plus basse : fin d’été, nappes au plus bas, cours d’eau réduits. Le tourisme n’est pas le seul usage en cause, l’agriculture pèse souvent davantage, mais il arrive au pire moment du calendrier.

Les déchets, eux, se voient. Le volume collecté suit la courbe des arrivées, les tournées doublent, les centres de tri saturent. Une station qui trie correctement en janvier trie mal en août, faute de personnel formé et de capacité disponible.

Les commerces basculent ensuite, un à un. L’épicerie devient une boutique de souvenirs, la quincaillerie un comptoir à glaces, le café de quartier une terrasse au menu traduit en quatre langues. Chaque conversion prise isolément reste légitime. L’ensemble produit un centre où plus personne ne fait ses courses.

Venise sert d’étalon à cette bascule, mais le mécanisme se lit aussi dans les vieilles villes de moyenne montagne, dans les ports bretons ou dans certains villages perchés du Sud. Le tourisme littoral concentre ses effets sur une bande de quelques centaines de mètres, là où le foncier est déjà le plus disputé.

Les transports encaissent le reste. Une navette dimensionnée pour les scolaires devient inutilisable en juillet ; un accès de plage sans parking organisé transforme deux kilomètres de bord de route en stationnement sauvage. Le tourisme de croisière ajoute une difficulté propre au tourisme de masse : plusieurs milliers de personnes débarquent dans la même heure, visitent le même périmètre, repartent dîner à bord.

Vitrine de boutique de souvenirs et terrasse de café sur une place ancienne

Les réponses testées par les villes et les sites

Cinq familles d’outils dominent aujourd’hui, avec des philosophies très différentes.

  • Réservation d’accès obligatoire et gratuite, qui plafonne le nombre d’entrées sans filtrer par le revenu
  • Droit d’entrée ou taxe de séjour différenciée selon la date, pour étaler la fréquentation dans le temps
  • Encadrement de l’hébergement touristique, qui agit sur la cause plutôt que sur le symptôme
  • Fermeture temporaire d’un site, réservée aux cas de dégradation avérée
  • Régulation portuaire des escales, quand la collectivité a la main sur le port

Réserver plutôt que payer

Le parc national des Calanques a expérimenté dès 2022 une réservation obligatoire et gratuite pour accéder aux calanques de Sugiton et des Pierres Tombées, après avoir observé des pics de 2 500 visiteurs par jour sur un site fragile. Le dispositif est reconduit chaque été : en 2026, il s’applique tous les jours du 27 juin au 30 août, plus quelques week-ends de juin et de septembre.

L’intérêt du système tient à sa gratuité. Le nombre d’entrées est plafonné, l’accès reste ouvert à tous, et la contrainte porte sur l’anticipation plutôt que sur le portefeuille. Sa limite est logistique : il suppose un contrôle sur le terrain et des voies d’accès clairement identifiables.

Faire payer l’entrée d’une ville

Venise a lancé en 2024 un droit d’accès pour les visiteurs à la journée. La ville a facturé 485 062 titres sur 29 journées d’application cette année-là, pour environ 2,4 millions d’euros. En 2025, le dispositif est passé à 54 journées et 723 497 titres, pour 5,42 millions d’euros de recettes, selon les données publiées par la commune de Venise. Le tarif dépend de l’anticipation : 5 euros en réservant au moins quatre jours à l’avance, 10 euros dans les trois jours qui précèdent la visite.

Ces chiffres mesurent une facturation, pas une dissuasion. Les recettes doublent parce que le nombre de journées concernées double. La commune elle-même présente le dispositif comme un outil de connaissance des flux et d’incitation à l’étalement, pas comme une barrière à l’entrée.

Agir sur l’hébergement

Barcelone, Amsterdam, Lisbonne, Paris : les grandes destinations urbaines convergent vers l’encadrement des meublés. La logique est partout la même, réduire la rentabilité relative de la nuitée touristique pour libérer du logement. C’est la réponse la plus lente à produire des effets visibles, et la plus durable quand elle tient dans le temps.

Pourquoi ces réponses plafonnent

Le premier défaut est le déplacement. Un site régulé renvoie ses visiteurs vers le vallon d’à côté, qui n’a ni jauge ni gardien. Rien ne disparaît, le surtourisme change simplement d’adresse. La régulation ne prend son sens qu’à l’échelle d’un massif, d’un archipel ou d’une intercommunalité entière.

Deuxième défaut, le filtre social. Un droit d’entrée trie par le revenu, pas par le comportement. Le visiteur qui reste une semaine et dépense localement paie le même ticket que celui qui traverse la ville en trois heures, quand il ne paie pas moins.

Troisième défaut, la dépendance économique. Une commune dont une large part des emplois vit du flux ne peut pas décider sereinement de le réduire. Les élus se retrouvent à réguler leur propre base fiscale, ce qui explique la timidité de beaucoup de dispositifs et leur caractère expérimental.

La contrepartie mérite d’être dite. Le tourisme finance des lignes de transport, des commerces et des équipements qu’une population résidente seule ne soutiendrait pas ; il maintient des savoir-faire artisanaux vivants et justifie l’entretien de patrimoines coûteux. Des vallées entières doivent leur survie démographique à cette activité. Réguler le surtourisme revient donc rarement à réduire, plutôt à choisir quels flux financent quoi, et à quelle saison.

Dernier point : la gouvernance est morcelée. Le port ne relève pas toujours de la ville, la taxe de séjour se vote à l’échelle intercommunale, les plateformes de location dépendent du droit européen, la protection des sites naturels de l’État. Une même destination cumule quatre décideurs qui ne partagent ni le même calendrier ni le même intérêt.

Sentier calcaire étroit descendant vers une crique turquoise bordée de pins

Ce que le voyageur déplace réellement

Vos marges de manœuvre sont plus larges que le discours culpabilisant ne le laisse croire. Quatre variables comptent vraiment, et aucune ne consiste à renoncer au voyage.

  • La saison : mai, juin, septembre et octobre offrent le même site avec une fréquentation et des prix sans commune mesure
  • La durée : six nuits dans une seule vallée au lieu de six villes enchaînées réduisent le transport et augmentent la dépense locale
  • L’itinéraire : la deuxième ou la troisième destination d’un pays reçoit une fraction des flux pour un patrimoine comparable
  • L’heure : la plupart des sites saturent entre onze heures et seize heures, les deux extrémités de la journée restent souvent calmes

Le mode de transport pèse ensuite sur l’empreinte carbone, mais il agit peu sur la saturation locale. Un train ne désengorge pas une ruelle. Il déplace la question vers le climat, sujet distinct et tout aussi sérieux.

Rester plus longtemps au même endroit rejoint les principes du slow living, qui préfère la profondeur à l’accumulation. Les îles grecques hors des sentiers battus illustrent la variable itinéraire : à quelques heures de ferry de Santorin, des îles entières vivent une saison ordinaire, avec des tavernes ouvertes à l’année et des sentiers déserts.

Un dernier réflexe, plus efficace qu’il n’y paraît : dormir sur place. Une nuitée marchande finance la commune qui subit le flux, alors qu’un visiteur à la journée consomme les mêmes équipements sans contribuer à la taxe de séjour. La comparaison entre formats d’hébergement, comme celle menée entre écogîte, resort et croisière en Guadeloupe, montre des retombées locales très inégales à budget voisin.

Village perché aux volets entrouverts et à la ruelle calme en fin de saison

Ce qui se joue derrière le mot

Le débat sur la surfréquentation est souvent posé en termes moraux, entre bons et mauvais voyageurs. Le cadrage est confortable et faux. Une ruelle sature à cause d’une décision d’urbanisme, d’un calendrier scolaire commun à des dizaines de millions de familles, d’un modèle économique de plateforme et d’une politique portuaire, bien avant de saturer à cause d’un individu mal élevé.

Les mêmes territoires ont longtemps financé leur propre engorgement à coups de campagnes de promotion. Le retournement en cours, où des offices de tourisme communiquent pour disperser plutôt que pour attirer, constitue le vrai changement de la décennie.

Prochaine étape, très concrète pour un séjour à venir : choisissez d’abord la semaine, ensuite la destination. Décaler un voyage de trois semaines dans le calendrier change davantage l’expérience, la facture et l’empreinte locale que n’importe quel arbitrage entre deux hôtels.